
Dans son programme présenté devant le Parlement, Son Excellence le Premier Ministre a annoncé le recrutement de 3 000 nouveaux fonctionnaires, dont 1 190 pour le ministère de la Santé. Cette décision traduit une volonté politique forte de renforcer les ressources humaines de l’État, en particulier dans un secteur aussi stratégique que la santé publique.
Cette dynamique s’inscrit dans un contexte institutionnel encourageant, marqué par la nomination d’un jeune ministre de la Santé, issu du secteur, disposant d’une expérience à tous les niveaux de la pyramide sanitaire et affichant une volonté claire d’améliorer la qualité, l’efficacité et l’accès aux soinspour les populations.
Cependant, pour que cet effort de recrutement produise un impact réel et durable, le choix des profils recrutés est déterminant. Recruter ne suffit pas : encore faut-il recruter les bonnes compétences, capables de servir efficacement le pays et de renforcer les structures sanitaires, plutôt que de devenir, malgré eux, une charge supplémentaire.
La biologie médicale : un pilier essentiel mais fragilisé
Le système de soins moderne repose sur trois piliers indissociables :
1. La clinique, fondée sur l’examen médical et la sémiologie, assurée par les cliniciens ;
2. La biologie médicale, qui confirme ou infirme le diagnostic, oriente la prise en charge et garantit la qualité des soins ;
3. Le traitement, assuré par le pharmacien, sur prescription médicale.
Si le premier et le troisième pilier sont relativement bien réglementés et structurés en Mauritanie, la biologie médicale demeure le maillon faible du système de santé, en raison d’une ambiguïté persistante sur les profils autorisés à exercer et sur les compétences réellement requises.
Une confusion préjudiciable lors des recrutements
À chaque concours du ministère de la Santé, la même difficulté se pose :
qui recruter pour exercer la biologie médicale dans les structures de santé ?
Le niveau académique seul (Bac+3 ou Bac+5) ne suffit pas à faire un praticien de laboratoire de biologie médicale. La biologie est un champ scientifique vaste, comprenant de nombreuses branches fondamentales (biologie animale, végétale, moléculaire, écologie, etc.) qui ne préparent pas à l’exercice paramédical, ni à la technicité requise dans un laboratoire de soins.
Or, une grande partie des candidats aux concours sont des biologistes fondamentaux, dont la formation de base ne comprend ni hématologie, ni biochimie clinique, ni sérologie, ni pratiques de laboratoire médical. Cette situation place les décideurs face à un dilemme récurrent, faute de critères clairs et opérationnels.
À ce jour, la seule filière professionnelle spécifiquement orientée vers la biologie médicale, à ma connaissance, est la filière Analyses Biologiques et Chimiques (ABC) de la Faculté des Sciences et Techniques, créée depuis quelques années, et qui intègre effectivement les enseignements indispensables à l’exercice en laboratoire de biologie médicale.
Des affectations sans évaluation, aux conséquences lourdes
Dans la pratique actuelle, les agents nouvellement recrutés sont affectés directement dans les structures de santé, souvent à l’intérieur du pays, sans évaluation technique préalable ni accompagnement.
Les conséquences sont bien connues sur le terrain :
• Incapacité à réaliser un prélèvement sanguin ;
• Difficulté à manipuler un microscope, un spectrophotomètre ou des réactifs de base ;
• Incompréhensions avec les médecins prescripteurs ;
• Impossibilité d’appuyer les soins, contrairement au personnel infirmier.
Résultat : des laboratoires qui ne fonctionnent pas, des examens de base indisponibles (NFS, glycémie, bilan rénal, CRP), des patients référés inutilement, et parfois des agents contraints de retourner à Nouakchott, laissant les structures périphériques sans service de biologie médicale.
Recruter pour servir, pas seulement pour absorber le chômage
Le recrutement des jeunes diplômés est une nécessité sociale légitime, mais cela ne doit jamais se faire au détriment de la santé des populations ni de la qualité des soins.
Un agent recruté dans un laboratoire doit être capable, dès sa prise de fonction, d’assurer au minimum les analyses essentielles qui conditionnent la prise en charge médicale. Sans cela, le recrutement perd son sens sanitaire.
Des solutions réalistes et immédiatement applicables
Fort de mon expérience d’enseignant universitaire, d’ancien chef de laboratoire et de spécialiste en management de la qualité des laboratoires de biologie médicale, je propose les orientations suivantes :
1. Exiger des prérequis clairs au concours
o Formation prouvée en biologie médicale (hématologie, biochimie, sérologie)
o Priorité aux filières professionnelles adaptées (ex. ABC)
o Attestations de stages pratiques en laboratoires de biologie médicale reconnus
2. Introduire des tests pratiques obligatoires avant admission, permettant d’évaluer les compétences réelles et non uniquement théoriques.
3. Instaurer une période probatoire de six mois dans les laboratoires hospitaliers de référence avant toute affectation dans les structures de l’intérieur, afin de garantir l’autonomie et la responsabilité du futur praticien.
Sans ces mesures, les agents recrutés, surtout lorsqu’ils sont seuls dans une structure périphérique, ne pourront pas répondre efficacement aux besoins de la population.
La biologie médicale n’est pas un luxe, elle est une condition indispensable à des soins de qualité, équitables et efficaces.
Le moment est opportun, avec les recrutements annoncés et la volonté politique affichée, pour poser les bonnes bases et faire de la biologie médicale un pilier solide du système de santé mauritanien, au service exclusif des populations.
Prof. Mohamed Abdallahi MOUKAH


.gif)
.png)
.jpg)
.gif)

.jpg)

.jpg)